Anaclase-L’enlèvement au sérail singspiel de Wolfgang Amadeus de Mozart

© acm-studio delestrade
par Irma Foletti | 20.02.2018 | Lire l’article complet

Selon les soirées, il arrive que les réalisations visuelles d’ouvrages lyriques soient plus ou moins réussies, classiques, novatrices, étonnantes, voire décapantes ou provocatrices. Mais cette nouvelle coproduction du Centre Lyrique Clermont-Auvergne avec les Opéras de Massy, Reims, Rouen Haute-Normandie et l’Opéra Grand Avignon, créée à Clermont-Ferrand au mois de janvier, est un fiasco assez considérable. Dans sa note d’intention, la metteuse en scène Emmanuelle Cordoliani [lire notre chronique du 3 avril 2005] situe l’action dans les années 1930 au « très sélect Sérail Cabaret » où « le Pacha y séquestrerait la Konstanze, sa meneuse de revue ». Soit. Effectivement, on peut lire Sérail Cabaret en lettres lumineuses, à l’endroit et à l’envers, en fond de plateau. Mais pourquoi donc y parle-t-on espagnol la plupart du temps ? La pièce démarre avec certains clients qui traversent la salle, entre fosse d’orchestre et rangées de spectateurs, puis, une fois montés sur scène, tous les choristes restent plantés là pendant presque toute la durée du premier acte.

Un sentiment de statisme enveloppe cette soirée bon chic bon genre, verre de champagne à la main, et ce n’est que l’esquisse de quelques timides pas de danse qui dégèle le tout. Plusieurs tables basses et des coussins comme éléments de décors, un rideau qu’on tire au fond, une façade stylisée à gauche, porte, et fenêtre à l’étage. Le jeu des protagonistes est peu naturel : Osmin fait des vrais-faux tours de magie qui tombent à plat et Pedrillo fait semblant de fumer, mal. Une image sans doute à sauver au premier acte : le trio comique Osmin-Belmonte-Pedrillo où ils passent de fausses petites jambes devant un rideau pour figurer des marionnettes, procédé qu’on a déjà vu plusieurs fois à l’opéra. Les touches d’humour ne sont pas non plus spécialement drôles, que ce soit à ce moment ou à l’Acte II. Parfois, ce sont trois spectateurs, tout au plus, qu’on entend pouffer dans la salle, ce qui renforce l’impression de tristesse intérieure. Et ce bad trip dure et perdure, puisque la réalisatrice a cru bon d’ajouter une bonne demi-heure de textes parlés supplémentaires et/ou silences. L’allemand devient minoritaire dans ces dialogues, dits le plus souvent en espagnol, mais aussi en anglais, italien, persan, un soupçon de français… Certains sont beaux dans l’absolu, mais égarés dans ce Singspiel mozartien ; les plus nombreux sont de vrais tunnels et laisse hésiter entre larmes et rire : Blondchen qui déclare « Ladies and Gentlemen […] let me tell you a secret : the woman does not exist ! » (un vrai scoop), puis explique que « la solitude, c’est moche » (ah ça c’est sûr !) ; ou encore indique que son papa est anglais « born to be wild », sa maman italienne « viva la libertà ! », et qu’elle se sent une vraie Européenne. Belmonte et Pedrillo font mine de chanter en ouvrant la bouche à s’en décrocher la mâchoire, comme au cinéma muet, puis sont suivis par une farandole silencieuse. Belmonte regarde sa montre – nous aussi.

Le public avignonnais a de belles réserves de patience, malgré les rares défections à l’entracte. Heureusement, Mozart n’est pas complètement absent, quoi que manque ce soir le germanisme de Selim Bassa, interprété par l’acteur Stéphane Mercoyrol, plus doué en espagnol. La distribution est dominée par la Konstanze de Katharine Dain, qui chante toutes les notes avec grande musicalité et affronte sans complexe la virtuosité impossible de l’air Martern aller Arten. Quelques suraigus sont projetés à pleine voix, et la jeune artiste, primée l’année dernière au Concours de chant de Clermont-Ferrand, peut encore progresser dans l’épanouissement et le volume de son registre médium. Elisa Cenni était restée une valeureuse chanteuse dans notre souvenir, mais elle déçoit une peu en Blondchen : son timbre pointu manque souvent de séduction, ce qui est dommage car elle chante juste [lire nos chroniques du 20 juin 2006, du 27 juin 2009, du 2 mai 2011 et du 2 février 2013]. Les deux ténors Blaise Rantoanina (Belmonte) et César Arrieta (Pedrillo) ont un peu le même profil, qui convient idéalement aux emplois mozartiens : élégance, clarté d’élocution, puissance modérée, avec un avantage au premier en ce qui concerne la qualité du timbre, et au second pour la précision de l’intonation et le suivi du rythme. Nils Gustén, enfin, ne possède absolument pas l’épaisseur vocale d’un Osmin. Il chante gentiment alors qu’on attend un personnage terrifiant… et il parle longuement, lui aussi, notamment déguisé en Conchita Wurst dans sa robe noire.

Le chef Roberto Forés Veses a bien du mérite à animer le plateau [lire notre chronique du 5 décembre 2017]. La musique est vive et enlevée, l’Orchestre Régional Avignon-Provence se montrant concentré et bien coordonné. Quelques mesures sont ralenties de manière un peu artificielle, comme au début du grand air de Konstanze (fin du I), signe sans doute d’une attention permanente portée au plateau. Les très rares interventions du chœur sont quant à elles simplement correctes.

Roberto Forés
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